Carte blanche: "Nous nous trouvons face à des personnes qui vivent une grande détresse"

22 février 2021
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La Table Ronde des Associations d'Outremeuse à Liège a publié une carte blanche le 14 février dernier. Elisa Lovato et Amélie Adam, sont à l'origine de cette initiative. Elles sont interviewées par Loïc Dakskobler.

Voici le contenu de cette carte blanche: 

"Nombreuses sont les cartes blanches dénonçant la gestion de la crise par nos pouvoirs publics, plus particulièrement la négligence des impacts sociaux, psychologiques et économiques fondamentaux.

Nous déposons ici nos constats qui confirment ces dénonciations.

 

Nous sommes travailleuses et travailleurs de terrain.

Nous sommes travailleuses et travailleurs du social, du socio-culturel et de la santé.

Nous travaillons dans le quartier d’Outremeuse (Liège), dans lequel nos structures sont implantées, pour certaines, depuis plus de 30 ans.

Nous travaillons avec des publics fragilisés, dont la plupart appartiennent à la catégorie appelée, depuis mars 2020, «personnes à risque».

 

Nous écrivons cette carte blanche aujourd’hui car nous constatons que les mesures prises pour juguler le COVID-19 ne sont plus tenables.

Bien que depuis le 1er confinement nous mobilisions plusieurs canaux pour rester en contact avec nos publics et tenir le cap, la situation générée par ce 2ème confinement est devenue catastrophique.

 

Nous nous trouvons face à des personnes qui vivent une grande détresse. 

Une détresse sociale et psychologique sans précédent. Les cas de décompensation psychique sont courants. Les dépressions aussi. Un auto-isolement se manifeste. Une perte de contact. Nos appels restent parfois sans réponse. Les angoisses et la disparition des repères ne font qu’augmenter.

La jeunesse de notre quartier n’échappe pas à cette détresse car l’isolement dont elle souffrait déjà s’est répandu plus largement avec la fermeture des écoles et des activités collectives. Nous constatons également un nombre accru de jeunes démunis, en décrochage scolaire et en détresse psychosociale. Manque de logement, d’argent, de nourriture. Davantage exposés aux violences intrafamiliales.

 

De plus, toute notre population se trouve face à une détresse financière générale qui ne fait qu’augmenter - recrudescence des demandes de colis alimentaires, vestimentaires, …

Cumulées à une lenteur des services et des administrations - accès aux banques alimentaires, aides du CPAS, …- ces situations ne font que s’aggraver.

La paupérisation touche désormais de nouvelles couches de la population.

Chaque situation, qui relève maintenant de l’urgence, nous contraint, nous, travailleuses et travailleurs de terrain, à y faire face seul.e.s en allant au-delà de nos moyens, de nos capacités.

 

Nous ne pouvons plus réaliser notre travail.

Tout est susceptible d’être annulé, reporté, modifié, tout est test et plan B. Tout demande un investissement important, pour des résultats minimes face aux réalités vécues par nos populations.

Nous en avons assez que nos activités/animations éducatives et socioculturelles soient considérées comme accessoires.

Ce qui nous pose difficulté ?

C’est de ne plus arriver à bien rencontrer nos publics.

C’est notre marge de manœuvre réduite face aux besoins des personnes en grande solitude et en souffrance psychique.

C’est la raison d’être de nos structures qui est mise à mal car nous ne pouvons plus faire de collectif.

C’est notre motivation en dents-de-scie et nos équipes essoufflées.

C’est devoir être tout le temps dans l’adaptation ou dans l’approximatif, ce qui est usant.

C’est ne pas arriver à se projeter, à réaliser nos objectifs, à pérenniser nos projets.

C’est finalement la perte du sens de notre travail, la disparition de l’émulation collective.

 

La perte de liens est inestimable.

Nous nous apercevons que les outils informatiques sont désormais inadéquats et/ou insuffisants dès lors que notre travail est basé sur un contact réel, un contact en présence.

Il ne peut pas être indéfiniment remplacé par un écran et/ou un téléphone.

Nous demandons des mesures qui tiennent compte de nos réalités et des besoins du terrain.

Nous demandons des mesures qui nous permettent de travailler en sérénité dans l’intérêt de la collectivité et de la cohérence dans les mesures prises par les différents pouvoirs subsidiants.

Nous demandons pour toutes et tous du matériel nécessaire pour faire notre travail.

Nous demandons la mise à disposition d’infrastructures publiques pour pouvoir se réunir en petits groupes et ainsi respecter toutes les mesures d’hygiène et de distanciation physique.

Nous demandons des moyens financiers pour subvenir aux besoins de nos publics.

 

Enfin, nous vous demandons de nous faire confiance.

 

Nous sommes conscients de la nécessité de préserver la santé physique de la population, mais il est également important de préserver sa santé psychosociale. Elles sont indissociables.

Nous ne pouvons pas oublier l’importance de la sociabilité pour l’être humain. C’est une question vitale et donc essentielle.

 

Ce sont nos droits fondamentaux à toutes et tous que nous vous demandons de respecter.

 

C’est ici la voix de notre quartier mais sa portée et sa réalité vont bien au-delà.

 

Nous vous remercions de l’attention que vous portez à cette interpellation.

Nous restons à votre disposition pour vous expliquer de vive voix les difficultés du terrain."

Lettre issue d’un groupe de travailleuses et de travailleurs appartenant à la Table Ronde des associations d’Outremeuse :

 

Amélie Adam, coordinatrice, Planning familial Infor Famille de Liège, avocate

Donatella Fettucci, coordinatrice et animatrice en santé communautaire, Maison Médicale la Passerelle asbl

Manon Lengler, animatrice socioculturelle, C.R.R. asbl

Elisa Lovato, travailleuse sociale, asbl Assistance à l’Enfance/Parents-Secours

Sophie Marchand, animatrice socioculturelle et coordinatrice, C.R.R. asbl